Carré d’Artistes : Questions pour André Durussel

André Durussel - par L. Dubois BCU-UNIL

André Durussel – par L. Dubois BCU-UNIL

Il semblerait que les frontières vous intéressent. Pensez-vous que votre idée de frontière est très différente de celle qu’avait votre père ?

Autour de cette notion de frontière et ce qu’elle représente actuellement pour moi, ma réponse est claire et à la fois nuancée. Elle n’est finalement pas très différente de celle qu’aurait eue mon père autrefois. Il la considérait surtout et d’abord comme un véritable instrument et lieu de travail… avant toute considération politique ou nationale. Sans frontières en effet, plus besoin de gardes ! C’était une profession de “fonctionnaire” très recherchée durant la crise économique des années 1930.

Or, comme pour la police ou la gendarmerie d’un Etat (mis à part la notion de “frontière naturelle”, par exemple entre la France et l’Espagne), le respect de la propriété territoriale et ses lois spécifiques, dans le cadre des échanges économiques avec d’autres pays, nécessitera toujours à mon avis des frontières, même dans des zones de libre-échange… La contrebande de produits alimentaires frelatés ou les contrefaçons dans le domaine de l’horlogerie sont deux exemples parmi d’autres, qui sont mentionnés en p.31 de cette sorte d’autobiographie posthume.

L’immense problématique actuelle des réfugiés, et celle des attentats à laquelle nos états européens sont confrontés aujourd’hui, est un aspect que nos gouvernements redécouvrent après la vision très bucolique des accords dits de Schengen, cela  indépendamment d’un durcissement de cette situation par certains partis politiques. Frontière-passoire ? C’est peut-être la seule possibilité, par une adaptation variable des mailles du tamis, de procéder à un certain contrôle du flux d’entrée par exemple ? Une passoire ne laisse pas tout passer, mais elle filtre.

En faisant ces recherches précises, comment votre idée de votre père a-t-elle évolué ?

Cela a été pour moi une redécouverte et à la fois une découverte, en même temps qu’une compréhension (tardive) du contexte historique au sein duquel il a vécu. Sous l’assurance que lui conférait sa fonction et son uniforme, j’ai découvert que c’était finalement un homme resté fragile et influençable, parfois violent et égocentrique, pas nécessairement fait pour ce métier, alors que sa vocation de jardinier était évidente.

Il l’a transmise à son fils par hérédité, sans même s’en rendre compte.

Cependant, comme tout personnage romanesque que l’on reconstitue et avec lequel on va revivre quelques années, ce personnage s’empare de son biographe et le conduit parfois où il ne pensait pas aller… C’est cela aussi qui est passionnant.

Enfin, je tiens à le préciser une fois de plus, surtout pour ma propre famille, que cette sorte d’autobiographie posthume, de surcroît à reculons, n’a jamais eu l’intention de glorifier mon père, d’en faire un modèle parfait ou de le considérer comme un héros. Restituer à travers lui un pan sombre de notre histoire, c’était le but de mon entreprise. En l’étudiant, faire ainsi partager mes découvertes à des lectrices ou lecteurs que ce domaine intéresse. 

Mettre de la poésie dans un tel sujet, un choix étonnant… 

Oui. cela a effectivement surpris Thierry Delessert, l’auteur de la préface :  « … à la frontière entre un style littéraire, par moments lyrique, et une démarche historiophile,  … ». 

Pourquoi cette poésie des fleurs, une méthode développée par Thomas Sandoz (Même en terre, édit. d’autre part, 2010), avec cette énumération assez fastidieuse des espèces de dahlias, celle des paysages, des noms de lieux « qui chantent » ? Parce que je suis avant tout poète et que cette denrée est peut-être la seule (avec la musique et la peinture) qui soit véritablement « artistique » et nous relie à l’universel. C’est la musique des mots. Elle est nécessaire ici, elle apporte sa lumière sur un sujet lourd en soi !

Autrement dit, le lyrisme, dans un texte, c’est peut-être cette notion de beauté (ou de musique) qui n’est pas d’essence humaine et colorée d’anthropocentrisme, mais qui ne nous appartient pas, qui ne s’exprime que par des métaphores imparfaites ?

propos recueillis par Elodie Olson-Coons

J’ai Gardé la Frontière

paru en août 2014

aux Editions Pierre Philippe, 183p. ISBN 978-2-9700883-7-0, 12 illustrations.

Discussion 1 Comment

  1. Merci à Elodie Olson-Coons pour m’avoir posé des questions à la fois pertinentes et importantes. Nous sommes en automne 2016 et je ne change aucune phrase de mes propos.
    Cet ouvrage trouvera peut-être en 2018 une traduction du français vers l’allemand ?

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